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Canadian Pugwash Group

65e anniversaire du manifeste Einstein-Russell

Le 9 juillet 2020 marque le 65e anniversaire du célèbre manifeste Einstein-Russell, qui lançait une alerte mondiale contre la possibilité d’une guerre nucléaire.

Le manifeste a mené à la fondation en 1957 des Conférences Pugwash sur la Science et les affaires Mondiales.

Au Canada, le professeur Paul Meyer préside les destinées du groupe, dont est membre Pierre Jasmin, auteur de ce rappel. Au niveau mondial, l’organisme est présidé par Oscar Duarte, son  Secrétaire-général, Paolo Cotta Ramusino.

Le manifeste a aussi mené à la fondation en 1960 de l’Académie mondiale des arts et des sciences ( WAAS ), une organisation scientifique internationale non gouvernementale, un réseau mondial de plus de 700 boursiers individuels de plus de 80 pays sélectionnés pour leurs réalisations distinguées dans les sciences, les arts et les sciences humaines.

L’Académie, dont le message nous est communiqué par Adele Buckley, s’efforce de sensibiliser le public aux conséquences sociales et aux implications politiques de la croissance des connaissances. L’esprit de l’académie s’exprime dans les mots d’Albert Einstein: « Les créations de notre esprit seront une bénédiction et non une malédiction pour l’humanité ».

Ces 2 organismes Pugwash et WAAS s’unissent pour rappeler à l’humanité entière le manifeste qui face aux défis du XXIe siècle acquiert encore davantage de résonance aujourd’hui!

9 juillet 1955

ans la situation dramatique où se trouve l’humanité, nous estimons que les hommes de science devraient se réunir en conférence pour prendre la mesure des périls créés par le développement d’armes de destruction massive et examiner un projet de résolution dont l’esprit serait celui du projet ci-dessous.

Ce n’est pas au nom d’une nation, d’un continent ou d’une foi en particulier que nous prenons aujourd’hui la parole, mais en tant qu’êtres humains, en tant que représentants de l’espèce humaine dont la survie est menacée. Les conflits abondent partout dans le monde…

Chacun d’entre nous, ou presque, pour peu qu’il soit politiquement conscient, a des opinions bien arrêtées sur l’une ou plusieurs des questions qui agitent le monde; nous vous demandons toutefois de faire si possible abstraction de vos sentiments et de vous considérer exclusivement comme les membres d’une espèce biologique qui a derrière elle une histoire exceptionnelle et dont aucun d’entre nous ne peut souhaiter la disparition.

Nous tenterons d’éviter toute expression qui plairait davantage à un groupe qu’à un autre. Tous sont également en danger, et si ce danger est compris, un espoir subsiste qu’une action collective permettra de l’éviter.

Nous devons apprendre à penser d’une autre manière. Nous devons apprendre à nous demander, non plus quels moyens doivent être employés pour assurer la victoire du groupe que nous préférons, quel qu’il soit, car ces moyens n’existent plus ; la question que nous devons nous poser est : quels moyens doivent être employés pour éviter une confrontation armée, dont l’issue ne peut être que désastreuse pour tous.

Le grand public, et beaucoup parmi ceux qui exercent le pouvoir, n’ont pas réalisé ce qu’impliquerait une guerre nucléaire. Le grand public raisonne encore en termes de villes anéanties. Il sait que les nouvelles bombes sont plus puissantes que les anciennes, et que si une bombe A a suffi à rayer Hiroshima de la carte, une seule bombe H pourrait en effacer les principales métropoles : Londres, New York ou Moscou.

Il est certain que dans une guerre au cours de laquelle la bombe H serait utilisée, les grandes villes disparaîtraient de la surface de la terre. Mais ce n’est là qu’un des moindres désastres que subirait l’humanité. Même si la population entière de Londres, New York et Moscou était exterminée, l’univers pourrait, en quelques siècles, reprendre le dessus. Mais nous savons désormais, en particulier depuis l’essai de Bikini, que l’effet destructeur des bombes nucléaires peut s’étendre à une zone beaucoup plus vaste qu’on ne l’avait cru au départ.

On sait de source autorisée qu’il est désormais possible de fabriquer une bombe 2500 fois plus puissante que celle qui détruisit Hiroshima. Une telle bombe, explosant près du sol ou sous l’eau, projetterait des particules radioactives jusque dans les couches supérieures de l’atmosphère. Ces particules retomberaient lentement sur la surface de la Terre sous forme de poussières ou de pluies mortelles. C’est cette poussière qui a contaminé les pêcheurs japonais et leurs prises. Nul ne sait jusqu’où s’étendrait ce nuage mortel de particules radioactives, mais les personnalités les plus autorisées sont unanimes à dire qu’une guerre au cours de laquelle seraient utilisées des bombes H pourrait fort bien marquer la fin de la race humaine. Ce que l’on redoute, c’est, si plusieurs bombes H sont utilisées, que tous les hommes trouvent la mort, mort soudaine pour une minorité seulement, mais la lente torture de la maladie et de la désintégration pour la majorité.

Les avertissements n’ont pas manqué de la part des plus grands savants et spécialistes de la stratégie militaire. Aucun d’entre eux ne va jusqu’à affirmer que le pire est certain. Ce qu’ils affirment, c’est que le pire est possible et que nul ne peut garantir qu’il ne se produira pas. Nous n’avons jamais constaté que les points de vue des experts sur ce point dépendent en aucune façon de leurs opinions politiques ou de leurs préjugés. Elle ne dépend, pour autant que nos recherches nous permettent de l’affirmer, que de ce que chaque expert sait.

Ce que nous avons constaté, c’est que ceux qui en savent le plus sont les plus pessimistes.

Tel est donc, dans sa terrifiante simplicité, l’implacable dilemme que nous vous soumettons: allons-nous mettre fin à la race humaine, ou l’humanité renoncera-t-elle à la guerre1 ? Si les hommes se refusent à envisager cette alternative, c’est qu’il est fort difficile d’abolir la guerre. L’abolition de la guerre exigera des limitations déplaisantes de la souveraineté nationale2.

Mais ce qui, plus que tout, empêche peut-être une véritable prise de conscience de la situation, c’est que le terme « humanité » est ressenti comme quelque chose de vague et d’abstrait. Les gens ont du mal à s’imaginer que c’est eux-mêmes, leurs enfants et petits-enfants qui sont en danger, et non pas seulement une humanité confusément perçue. Ils ont du mal à appréhender qu’eux-mêmes et ceux qu’ils aiment sont en danger immédiat de mourir au terme d’une longue agonie. Et c’est pourquoi ils espèrent que la guerre pourra éventuellement continuer d’exister, pourvu que l’on interdise les armements modernes.

C’est là un espoir illusoire. Quelles que soient les conventions conclues en temps de paix interdisant l’usage des bombes H, elles ne seraient plus considérées comme valides en temps de guerre, et les [deux] parties en entameraient la production dès le début de la guerre, car si l’un des belligérants produisait les bombes et l’autre ne le faisait pas, celui qui les possèderait serait inévitablement le vainqueur.

Un accord par lequel les parties renonceraient aux armes nucléaires dans le cadre d’une réduction générale des armements ne résoudrait pas le problème, mais il n’en serait pas moins d’une grande utilité. En premier lieu, en effet, tout accord entre l’Est et l’Ouest est bénéfique dans la mesure où il concourt à la détente. En deuxième lieu, la suppression des armes thermonucléaires, dans la mesure où chacun des protagonistes serait convaincu de la bonne foi de l’autre, diminuerait la crainte d’une attaque soudaine dans le style de celle de Pearl Harbour, crainte qui maintient actuellement les deux protagonistes dans un état de constante appréhension nerveuse. Un tel accord doit donc être considéré comme souhaitable, bien qu’il ne représentera qu’un premier pas.

Nous ne sommes pas pour la plupart neutres dans nos convictions, mais en tant qu’êtres humains, nous devons nous rappeler que, pour être réglées à la satisfaction de qui que ce soit, communistes ou anticommunistes, Asiatiques, Européens ou Américains, Blancs ou Noirs, les difficultés entre l’Est et l’Ouest ne doivent pas l’être par la guerre. Nous devons souhaiter que cela soit compris, tant à l’Est qu’à l’Ouest.

Il dépend de nous de progresser sans cesse sur la voie du bonheur, du savoir et de la sagesse. Allons-nous, au contraire, choisir la mort parce que nous sommes incapables d’oublier nos querelles? L’appel que nous lançons est celui d’êtres humains à d’autres êtres humains : souvenez-vous de votre humanité et oubliez le reste ! Si vous y parvenez, un nouveau paradis est ouvert; sinon, vous risquez l’anéantissement universel.

 Résolution

Nous invitons le présent congrès et, par son intermédiaire, les hommes de science du monde entier et le grand public, à souscrire à la résolution suivante :

Compte tenu du fait qu’au cours de toute nouvelle guerre mondiale les armes nucléaires seront certainement employées et que ces armes mettent en péril la survie de l’humanité, nous invitons instamment les gouvernements du monde à comprendre et à admettre publiquement qu’ils ne sauraient atteindre leurs objectifs par une guerre mondiale et nous leur demandons instamment, en conséquence, de s’employer à régler par des moyens pacifiques tous leurs différends.

Ce texte a été signé le 23 décembre 1954 par :

  •  Professeur Max Born (professeur de physique théorique à Berlin, Francfort et Göttingen, et professeur de philosophie de la nature à Édimbourg; Prix Nobel de physique)
  • Professeur P.W. Bridgman (professeur de physique, Harvard University; Prix Nobel de physique)
  • Professeur Albert Einstein
  • Professeur L. Infeld (professeur de physique théorique, Université de Varsovie)
  • Professeur J.F. Joliot-Curie (professeur de physique au Collège de France; Prix Nobel de chimie)
  • Professeur H.J. Muller (professeur de zoologie, University of Indiana; Prix Nobel de physiologie et de médecine)
  • Professeur Linus Pauling (professeur de chimie, California Institute of Technology; Prix Nobel de chimie)
  • Professeur C.F. Powell (professeur de physique, Bristol University; Prix Nobel de physique)
  • Professeur J. Rotblat (professeur de physique, University of London; Medical College of St Bartholomew’s Hospital)
  • Bertrand Russell
  • Professeur Hideki Yukawa (professeur de physique théorique, Université de Kyoto; Prix Nobel de physique)

 


1  Le professeur Joliot-Curie souhaite insérer les mots : « en tant que moyen de régler les différends entre Etats »

2  Le professeur Joliot-Curie souhaite ajouter que ces limites doivent être acceptées par tous, dans les intérêts de tous.

Les belligérants doivent déposer les armes pour mener une plus grande bataille contre COVID-19

EDMONTON – « La fureur du virus illustre la folie de la guerre. En une courte phrase, le Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a ouvert la porte à une nouvelle compréhension de ce qui constitue la sécurité humaine. Les gouvernements saisiront-ils l’occasion offerte par l’immense crise de la COVID-19 pour enfin adopter un programme mondial pour la paix ? »

Dans une décision extraordinaire le 23 mars, Guterres a exhorté les parties belligérantes du monde entier à déposer leurs armes à l’appui de la plus grande bataille contre COVID-19 – l’ennemi commun menaçant maintenant toute l’humanité. Il a appelé à un cessez-le-feu mondial immédiat partout. « Il est temps de mettre le conflit armé sous contrôle et de se concentrer ensemble sur le vrai combat de nos vies. »

Son plaidoyer pour « faire taire les armes » créerait des couloirs d’aide vitale et ouvrirait des portes à la diplomatie dans les zones déchirées par la guerre en Syrie, au Yémen, en Afghanistan, en Irak, en Libye et dans les régions centrales de l’Afrique.

Mais la signification profonde de l’appel de Guterres est bien plus grande que la suspension des guerres existantes. C’est un avertissement aux gouvernements du monde entier que la guerre ne résout pas les problèmes existants, que les énormes dépenses consacrées aux armements détournent les fonds désespérément nécessaires pour les équipements sanitaires, qu’un militarisme trop bien financé est impuissant contre les nouveaux tueurs dans un monde globalisé.

Toutes les armées du monde ne peuvent pas arrêter la COVID-19. C’est un moment sombre et effrayant quand une foule de microbes met l’humanité à genoux. Nous sommes arrivés à un tournant dans l’histoire du monde. Les anciennes façons de renforcer la sécurité – des armes plus puissantes et plus sophistiquées – sont complètement hors de propos maintenant.

Alors, que devons-nous faire lorsqu’un virus franchit ouvertement les frontières et ignore les systèmes d’armes stratégiques ? Davantage de la même pensée qui a trompé les gens en leur faisant croire que tant que nous aurions de gros canons, nous serions en sécurité ne sera pas la solution. Nous devons revoir notre façon de penser.

Une grande réflexion n’est pas seulement une pilule. C’est maintenant essentiel pour la survie. Nous devons construire un système pour assurer une sécurité commune. Au milieu de la guerre froide il y a quatre décennies, un panel international composé d’expert-étoiles dirigé par le Premier ministre suédois Olof Palme a établi le principe qu’à l’ère des armes de destruction massive, aucune nation ne peut à elle seule trouver la sécurité. Les nations ne peuvent trouver la sécurité que dans la coopération et non aux dépens les unes des autres. Selon Palme, la sécurité commune exige la fin des compétitions d’armements, la retenue nationale et un esprit de responsabilité et de confiance mutuelle.

Au cours des années suivantes, l’idée de sécurité commune s’est élargie au-delà des mesures militaires pour inclure de nouveaux courants de coopération dans le développement économique et social et la protection de l’environnement.

Soudain, en 1989, le mur de Berlin est tombé. L’Union soviétique a implosé. La guerre froide a pris fin. En 1992, le Secrétaire général de l’ONU à l’époque, Boutros Boutros-Ghali, a écrit un magnifique document, Agenda pour la paix, incorporant les idées de sécurité commune dans des programmes pratiques de consolidation de la paix, de diplomatie préventive et de maintien de la paix.

Mais au lieu de remanier le système de sécurité mondial pour assurer une sécurité commune à tous, les gouvernements ont continué à marcher lourdement et ont jeté par la fenêtre le dividende de paix qu’ils avaient entre leurs mains. Les pays occidentaux ont étendu l’OTAN jusqu’aux frontières de la Russie. La Russie a envahi la Crimée. Les dépenses d’armes ont grimpé en flèche. Les gouvernements ont gaspillé une magnifique occasion de construire un monde de paix. La culture de la guerre était trop forte et le moment a été perdu.

Il y a trente ans, la grande historienne Barbara Tuchman et auteure de la «Marche de la folie» avait raison quand elle a écrit : « La tête dure, source d’auto-tromperie, est un facteur qui joue un rôle remarquablement important au sein du gouvernement. Elle consiste à évaluer une situation en termes de notions fixes préconçues tout en ignorant ou en rejetant tout signe contraire. »

Maintenant, dans la crise actuelle, Guterres nous dit que la poursuite de la « folie » de la guerre met en danger la sécurité de tous – les riches comme les marginalisés. La demande de l’administration Trump de 46 milliards de dollars de plus pour les armes nucléaires, alors que le pays ne peut même pas fournir suffisamment de masques au personnel de la santé pour traiter le COVD-19, est obscène au-delà des mots.

Et qu’en est-il du Canada ? Le gouvernement prévoit d’augmenter les dépenses de la défense à 32 milliards de dollars d’ici 2027. Pourquoi ? Pour apaiser l’appétit militaire gargantuesque du président américain Donald Trump, lequel pousse les États de l’OTAN à dépenser 2% de leur PIB en armement et tout ce qui va avec. Nous pouvons battre COVID-19 en dépensant de l’argent pour des mesures sanitaire et de développement médical, non pas pour des armes.

Il vaut beaucoup mieux réduire de 10% les dépenses prévues du Canada en matière de défense et consacrer 2 à 3 milliards de dollars supplémentaires aux « Objectifs de développement durable » des Nations Unies, ce programme en 17 points étant axé sur d’énormes améliorations en matière de santé maternelle, de systèmes d’approvisionnement en eau et d’agriculture durable. Mais nous ne pouvons pas y arriver avec une poursuite de la planification traditionnelle. Nous avons besoin d’une réflexion vraiment audacieuse pour repousser la menace que COVID-19 fait peser sur la sécurité commune.

Le gouvernement canadien veut montrer ce qu’il pourrait faire au Conseil de sécurité des Nations Unies. Faire passer la pensée politique de la culture de la guerre à une culture de la paix serait digne du plus grand défi de santé auquel le Canada a été confronté au cours des cent dernières années.

  • Douglas Roche, ancien député, sénateur et ambassadeur du Canada pour le désarmement, est l’auteur de « Hope Not Fear: Building Peace in a Fractured World ».
  • Publié avec l’aimable autorisation de The Hill Times. Traduction : Michel Duguay

Trudeau et les casques bleus

Traduction de Pierre Jasmin approuvée par l’auteur. L’article original est paru dans le Toronto Star.

La semaine dernière, le déploiement pour une année par le Canada d’un avion de transport C-130 pour les opérations de paix des Nations Unies représentait un pas en avant. Toutefois, alors que le mandat Trudeau tire à sa fin, il est juste de récapituler ses promesses électorales précédentes de se réengager dans le maintien de la paix des Nations Unies.

À son entrée en fonction, le premier ministre Trudeau a donné d’importantes instructions à ses ministres de la Défense et des Affaires étrangères pour mettre à la disposition de l’ONU du personnel canadien et des capacités militaires spécialisées. Les ministres devaient également prendre le leadership d’une formation internationale au maintien de la paix et aider les Nations Unies à réagir plus rapidement aux conflits naissants.

Lors de la conférence ministérielle sur le maintien de la paix à Londres en 2016, le Canada s’est engagé à fournir jusqu’à 600 militaires et 150 policiers – un grand pas en avant par rapport au gouvernement précédent, mais guère plus de la moitié de ce que le Canada avait prévu pour les 40 années qui ont suivi la création de la première force de maintien de la paix en 1956. Néanmoins, la nouvelle contribution annoncée serait extrêmement précieuse pour une organisation mondiale qui lutte pour aider l’humanité.

Malheureusement, dans la pratique, le gouvernement Trudeau a atteint un niveau sans précédent en petit nombre de soldats et de policiers au service des Nations Unies. Seuls 56 militaires et policiers en uniforme étaient déployés en mai 2018, six mois après que Trudeau eut organisé une importante conférence ministérielle mondiale sur le maintien de la paix à Vancouver.

Le gouvernement n’a déployé qu’une seule unité militaire opérationnelle à court terme: une force extrêmement compétente au Mali.

Quand la mission au Mali viendra à terme à la fin du mois, le Canada fournira de nouveau moins de 30 militaires et moins de 30 policiers, bien loin des chiffres de 600 et 150! En fait, durant son mandat, le gouvernement Harper a déployé plus de personnel en uniforme (157 en moyenne par mois) que le gouvernement Trudeau (114).

En outre, le programme de formation de maintien de la paix promis n’a pas été lancé depuis quatre ans. Et la force de réaction rapide promise à la conférence ministérielle de Vancouver 2017 est loin d’être déployée rapidement. En fait, même sa destination n’est toujours pas connue.

Il est juste de demander à qui ou à quoi attribuer la responsabilité de cette promesse non tenue. Il est vrai que le ministère de la Défense nationale avait beaucoup de retard à se mettre au travail pour se réengager dans le maintien de la paix et apprendre le fonctionnement de l’ONU.

Le néophyte député et ministre, Harjit Sajjan, a adopté une approche prudente et tatillonne dans sa pente abrupte d’apprentissage des opérations de l’ONU. Le chef d’état-major de la défense, Jonathan Vance, croyait en l’importance du maintien de la paix de l’ONU, mais a abandonné l’attitude de bonne volonté pratique des chefs d’une époque antérieure.

L’armée canadienne avait fourni des soldats à toutes les missions de l’ONU jusqu’en 1995. Au cours de la décennie 1990, les Forces armées canadiennes ont fourni des généraux pour diriger sept missions de l’ONU, mais aucune depuis lors. L’OTAN est devenue priorité loin devant l’ONU, de nombreuses demandes de l’ONU ont été rejetées aux niveaux inférieurs du quartier général de la Défense nationale. Il est étonnant dans ces circonstances que l’ONU ait continué à demander. Le Canada n’a même pas placé un seul officier au siège de l’ONU.

Cependant, en décembre 2016, l’armée était prête à fournir un commandant de force à la mission des Nations Unies au Mali et celle-ci a ouvert le poste pendant deux mois dans l’attente de la décision finale. Mais le gouvernement n’a pas approuvé cette contribution lorsque Chrystia Freeland a succédé à Stéphane Dion au poste de ministre des Affaires étrangères, une fonction qui joue un rôle de premier plan au sein du Cabinet pour les questions de maintien de la paix.

Freeland a beaucoup parlé de la nécessité d’un ordre international fondé sur des règles, sans aider le moindrement au centre de cet ordre international, les Nations unies, ni à son entreprise phare de maintien de la paix en zones de conflit. Freeland a pris une initiative: promouvoir les femmes de différents pays en maintien de la paix, tout en n’y accordant que deux femmes militaires. Les chiffres, qui ont augmenté de manière impressionnante avec la mission au Mali, seront ramenés à moins d’une demi-douzaine dans une semaine.

Enfin, qu’en est-il du nouveau service de transport C-130 annoncé la semaine dernière ? Certes une innovation qui devrait aider l’ONU, mais ce n’est pas un grand engagement de détourner un seul avion des missions de l’OTAN en Irak pour seulement cinq jours de service mensuel aux Nations Unies.

Alors, qui a sapé la promesse de Trudeau en matière de maintien de la paix ? Eh bien, ce fut Trudeau lui-même. Il n’a pas réussi à faire adopter d’importantes propositions par son cabinet. Il n’a pas fait pression sur ses ministres sur la question (mais plutôt sur d’autres questions…). Résultat : la réputation du Canada en matière de maintien de la paix a souffert et le monde a compris que la réalité était bien en retard sur la rhétorique quant à l’appui du gouvernement Trudeau au maintien de la paix des Nations Unies.

Le Pentagone publient un document alarmant sur les «opérations nucléaires»

traduction partielle par Pierre Jasmin | «U.S. joint chiefs release alarming nuclear operations document» | Hill Times, 1 juillet 2019

Le 11 juin, a paru un document simplement intitulé Opérations nucléaires : le premier papier doctrinal du Pentagone en 14 ans marque une réorientation majeure de la pensée militaire américaine qui semble maintenant gagnée à l’idée d’enclencher une guerre nucléaire et de la remporter. Même si le document a été retiré du site du Pentagone où The Guardian l’avait déniché, ne devenant accessible que dans une section à accès restreint de leur bibliothèque virtuelle, Steven Aftergood, qui dirige l’examen des secrets gouvernementaux pour la Fédération des Savants Américains, a décrit ce document comme une doctrine de guerre nucléaire, loin de la doctrine prévalant de « deterrence » [dissuasion ou Mutual Assured Destruction dont l’acronyme MAD révélait la nature].

Déjà en février 2018, une United States Nuclear Posture Review identifiait de nouvelles conditions abusives d’utilisation des armes nucléaires, par exemple en réponse à des « attaques stratégiques non-nucléaires » telles des cyberattaques. Le document planifiait aussi d’équiper les sous-marins de missiles contenant de mini-charges nucléaires, augmentant ainsi la possibilité de leur utilisation. D’autres pays armés, incluant l’Inde et le Pakistan, ont suivi ce mouvement inquiétant.

Ces changements de doctrine et de pratique vont à l’encontre de l’engagement à réduire le rôle des armes nucléaires dans les politiques de sécurité, pris par plus de 180 pays membres du Traité de non-prolifération (1970 – ONU), avec l’engagement légal de poursuivre la voie du désarmement nucléaire. Tout ceci survient au moment où

  • l’Iran et les États-Unis [Trump a déchiré leur pacte antinucléaire] se rapprochent d’une guerre qui pourrait aussi entraîner la Russie, la Chine et d’autres puissances nucléaires;
  • les États-Unis et la Russie vont bientôt se retirer du Traité INF (Intermediate Nuclear Weapons Forces);
  • des développements technologiques permettent à des missiles de voyager à 15 fois la vitesse du son, les rendant à toutes fins pratiques indétectables.

Carter, Trump & Trudeau

Jimmy Carter à 94 ans est le président américain ayant atteint le plus grand âge. Le 5 avril 2019, pour le dimanche des Rameaux, il s’est livré à sa traditionnelle et hebdomadaire adresse à sa communauté de l’église baptiste Maranatha à Plains, en Géorgie. Il y a révélé la teneur (confirmée par la Maison Blanche) de sa conversation de la veille avec Donald Trump.

À l’inquiétude du président de constater que la Chine était en train de devancer les États-Unis, Carter, devant les siens, a relaté sa réponse : « c’est vrai et savez-vous pourquoi ? J’ai normalisé nos relations diplomatiques avec Pékin il y a quarante ans. Depuis 1979, savez-vous combien de fois la Chine a été en guerre avec qui que ce soit ? Pas une seule fois. Et nous sommes restés en guerre. Les États-Unis sont la nation la plus belliqueuse de l’histoire du monde [1], parce nous avons tendance à imposer nos valeurs américaines aux autres pays. La Chine, elle, investit ses ressources dans ses infrastructures telles que les chemins de fer à grande vitesse qui couvrent 18 000 milles. Combien de milles avons-nous ? »

Aucun, a répondu la congrégation.

« Nous avons gaspillé 3 000 milliards de dollars en dépenses militaires. La Chine n’a pas gaspillé un cent pour la guerre, et c’est pourquoi elle est en avance sur nous dans presque tous les domaines. Et si nous avions pris 3 000 milliards pour les mettre dans les infrastructures américaines, on aurait un chemin de fer à grande vitesse. On aurait des ponts qui ne s’effondrent pas. On aurait des routes correctement entretenues. Notre système éducatif serait aussi bon que celui de la Corée du Sud ou de Hong Kong » (Carter n’a hélas pas mentionné un système de santé public).

Au Canada, Trudeau se voit imposer par l’OTAN d’acheter pour 70 milliards de $ de bateaux de guerre Irving/Lockheed Martin et bientôt des dizaines de milliards pour des chasseurs bombardiers (que Boeing et Airbus déplorent aujourd’hui destinés à leur compétiteur Lockheed Martin, car c’est là où travaille le général Bouchard qui a mis la Libye à feu et à sang en 2011 pour le compte de l’OTAN et de Stephen Harper).

Ces armes multiplieront les réfugiés (70 millions, dit le Haut-Commissariat pour les Réfugiés de l’ONU) qui en frappant aux portes de l’Occident, enfleront la réaction raciste d’extrême-droite, alors que la gauche continue de se taire à propos des dépenses militaires.

Que Réjean Hébert et Steven Guilbeault se présentent pour le parti libéral pour faire avancer leurs causes respectives, cela se conçoit. Mais qu’ils le fassent, sans remettre en question les monstrueuses dépenses militaires offensives qui leur enlèveront toute marge de budget pour les aînés et pour l’environnement, dépasse l’entendement.

PS Un écotrain rapide Québec-Windsor, refusé par Trudeau, aurait coûté 20 milliards de $ en 2016, pour rester dans la thématique soulevée par Carter.

[1] Le Pentagone a fait rimer démocratie américaine et massacres de masse au Vietnam, au Laos, au Cambodge, en Corée, en Afghanistan, en Irak, en Libye et en Syrie, sans oublier les tueries orchestrées dans l’ombre par la CIA, de l’extermination de la gauche indonésienne (500 000 morts) aux escadrons de la mort guatémaltèques (200 000 morts) en passant par les bains de sang pour le compte de l’empire par le djihad planétaire. Bruno Guigue, mondialisation.ca.

Le Canada gesticule face à « l’ennemi » et au nucléaire

Pierre Jasmin | http://www.artistespourlapaix.org/?p=15820 | membre exécutif de Pugwash Canada et du Réseau canadien pour l’abolition des armes nucléaires; co-président d’honneur du Mouvement Québécois pour la Paix

1- Nouvelles de Pugwash[1]

Une délégation Pugwash à Moscou a discuté du contrôle des armes

Du 27 au 29 janvier 2019, une délégation Pugwash comprenant le Secrétaire Général Paolo Cotta-Ramusino (2e à partir de la droite sur la photo) a tenu une série de rencontres à Moscou pour discuter de L’AVENIR DU CONTRÔLE DES ARMES, selon un projet Pugwash. Ces rencontres en suivaient d’autres, tenues les 6 et 7 décembre à Moscou pour que la Russie prépare sa diplomatie pour tenter d’éviter la grave déstabilisation à venir.

La rencontre de janvier avec le Ministre russe des Affaires extérieures Sergeï Lavrov (au centre) s’est poursuivie dans les locaux moscovites de l’Institut d’État sur les Relations Internationales, en compagnie notamment du britannique Peter Jenkins, de l’allemand Götz Neuneck et de diverses sommités russes, tous membres des Conférences internationales sur la science et les affaires mondiales Pugwash.

Ces rencontres qui jouissent du sceau du secret se déroulent dans une franche cordialité, celle-ci n’y ayant sans doute pas fait exception, malgré le sombre sujet à l’ordre du jour : le retrait officiel imminent (1er février) par les Américains du Traité des Forces Nucléaires Intermédiaires les liant à la Russie, accusée de ne pas en respecter les clauses. Pugwash déplore évidemment ce retrait drastique et sans justification étayée de la part du président Donald Trump d’un traité qui avait réuni Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev en 1992, ainsi que la réaction russe de vouloir s’armer davantage après la déchirure du traité.

Mentionnons que Pugwash pleure la mort de Paul Dewar, député néo-démocrate porte-parole jusqu’en 2015 des Affaires extérieures pour son parti, qui jamais n’a hésité à porter la paix en avant de tous ses objectifs politiques!

2- Nouvelles du Réseau canadien (CNANW)

Le comité de direction du Réseau canadien pour l’abolition de l’arme nucléaire est vivement préoccupé du nouveau « Rapport sur les agressions russes en Ukraine, Moldavie et Géorgie » par le Canadian House of Commons Standing Committee on National Defence (NDDN). Le professeur de l’Université de Waterloo, Ernie Regehr[2], en a fait une sévère critique, déplorant qu’aucun analyste objectif n’ait été appelé à contrebalancer son contenu propagandiste. C’est d’autant plus déplorable qu’on peut hélas compter sur la ministre des Affaires extérieures Chrystia Freeland pour en rajouter sur l’agressivité antirusse. Le Ministère de la Défense cherche-t-il seulement à justifier l’achat onéreux des F-18 australiens qui commencent à atterrir en sol canadien et surtout les 60 milliards de $ pour des navires de guerre Lockheed Martin/Irving?

La série de décisions malheureuses par la diplomatie canadienne la transforme en courtisane de l’OTAN et même de Donald Trump, dont elle ose approuver les déchirures des ententes nucléaires signées par ses prédécesseurs. Le retrait unilatéral des États-Unis du Plan d’action global conjoint (PAGC) signé par Obama avec l’Iran doit en partie être imputable pour la décision irresponsable du Canada d’emprisonner au début décembre la directrice de Hua Wei, madame Meng Wanzhou, une action qui a complètement discrédité le Canada aux yeux de la Chine[3].

Toutes les décisions récentes du Canada l’éloignent de l’ONU, par exemple le choix de rejoindre le Groupe de Lima contre le Venezuela de Maduro, plutôt que d’épouser les démarches de paix de l’ONU et du Mexique, pourtant un de nos partenaires de feu l’ALENA.

3- Médias québécois cois (!) sur la question nucléaire

Si nous déplorons la censure par le Canada anglais d’informations sur les protestations de multiples groupes du Québec à propos des changements climatiques, on assiste à l’inverse pour ce qui est de la question nucléaire. Aucun équivalent ici de la tribune privilégiée dont a joui mon collègue Earl Turcotte du CNANW pendant cinq minutes sur CTV[4]. Pourquoi les bulletins des médias québécois dans leurs bulletins réguliers de nouvelles ne commentent pas, à l’instar du site des Artistes pour la Paix[5], sur le fait que le Bulletin of the Atomic Scientists maintienne à MINUIT MOINS DEUX l’horloge de l’apocalypse nucléaire ?

Quant au Traité pour l’Abolition des Armes Nucléaires[6], appuyé par 122 pays lors de son dépôt le 7 juillet 2017, soixante-dix d’entre eux l’ont signé et seulement vingt l’ont ratifié. Ceci dit, ce processus à l’ONU est toujours très lent et il ne faut pas se décourager.

4- Un discours apprécié de la part de François Legault

Contrairement au gouvernement libéral 2013-2018 qui digérait mal la victoire en 2012 du Mouvement Sortons le Québec du Nucléaire (avec notamment Philippe Giroul, Guylaine Maroist et Michel Duguay) matérialisée par les ministres Daniel Breton et Martine Ouellette du Parti Québécois, le Premier ministre François Legault n’a pas eu peur de faire une offre totalement justifiée au Premier ministre canadien. Mais Justin Trudeau est resté sourd, préférant dépenser une dizaine de milliards de $ pour le pipeline TransMountain, plutôt que d’offrir un seul cent de subvention qui permettrait à l’énergie hydro-électrique du Québec et du Labrador d’alimenter l’Ontario et l’empêcherait ainsi de rafistoler en banlieue de Toronto des centrales nucléaires coûteuses et très dangereuses pour notre eau potable en aval.

Notes

[1] Mouvement créé par les savants Josef Rotblat, Albert Einstein et Bertrand Russell pour avertir le monde de la dangerosité du nucléaire (voir https://pugwashgroup.ca ).

[2] Auteur de Disarming conflict/Why peace cannot be won on the battlefield, 2015, Toronto, Between the lines. M. Regehr O.C. œuvre depuis des décennies à l’ONG Project Ploughshares et pour la Fondation Simons on Peace, Disarmament, International Law and Human Security (B.C.).

[3] http://www.artistespourlapaix.org/?p=15639

[4] https://www.ctvnews.ca/ctv-national-news/video?clipId=1601676

[5] http://www.artistespourlapaix.org/?p=15746

6 http://lautjournal.info/20171215/onze-militantes-en-faveur-du-desarmement